03.10.2019 / Article / /

Le modèle suisse et son ancrage européen

Article paru dans le 24 Heures

L’invité : Axel Marion réagit à la Réflexion de Lena Lio «Le modèle suisse est le fruit de sa longue histoire», publiée le 25 septembre 2019.

Dans son texte d’opinion du 25 septembre dernier, Mme Lio prétend nous donner une leçon d’histoire suisse, affirmant la singularité et l’isolement du pays au cœur de l’Europe. Il convient cependant de corriger plusieurs erreurs factuelles, ce qui conduit fatalement à nuancer les conclusions énoncées.

En premier lieu, il faut rappeler que le fameux pacte de 1291 consiste en réalité en une série d’alliances conclues entre les Waldstätten (cantons de l’actuelle Suisse centrale) entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle afin d’assurer une entraide mutuelle et de négocier des accords économiques avec les Habsbourg et le clergé local. Rattacher cette lente évolution à un événement particulier (la mort de Rodolphe de Habsbourg) ne fait aucun sens.

«Il est abusif de considérer que la neutralité soit un choix volontaire et planifié sur le long terme par les Confédérés»

De même, la constitution de l’alliance des XIII cantons est plus complexe et surtout plus souple que la formule hasardeuse du «bloc militaire» proposée par Mme Lio. Il est exact que ces traités comprenaient un volet de paix territoriale associée à une défense mutuelle, mais ils se construisaient essentiellement pour des motifs commerciaux et n’entraînaient pas du tout une rupture avec les seigneurs du Plateau: ainsi Lucerne est restée liée à l’Autriche et Zurich au Saint Empire germanique, alors même qu’ils participent à des alliances helvétiques!

Enfin et surtout, il est abusif de considérer que la neutralité soit un choix volontaire et planifié sur le long terme par les Confédérés. De la paix perpétuelle imposée par François Ier au lendemain de la défaite de Marignan au Congrès de Vienne de 1815, ce sont les puissances européennes qui ont proposé et garanti la neutralité à la Suisse plutôt que l’inverse. Les cantons suisses se sont en effet employés à éviter d’être pris dans les guerres européennes (de celle de Trente Ans au XVIIe siècle aux conflits mondiaux du XXe siècle), mais ce n’était souvent pas sans des velléités internes qu’il fallait contenir.

Préserver la cohésion

Si cette neutralité n’apparaît pas dans la Constitution de 1848 et qu’elle est néanmoins maintenue par les Suisses comme par les puissances européennes, c’est surtout pour maintenir ensemble des régions linguistiques et confessionnelles différentes. Et il faut rappeler que durant ces différents siècles, les Suisses ont été très liés aux peuples voisins sur les plans économique, politique et culturel.

À cette aune, les conclusions de Mme Lio doivent clairement être corrigées. L’histoire de la Suisse, beaucoup plus riche et interdépendante avec les pays européens qu’elle ne le laisse entendre, ne conduit pas fatalement à une posture de fermeture et de neutralité bornée. Il est vrai que ce modèle s’est imposé dans l’esprit de nombreux Helvètes, renforcé par le sentiment «d’invulnérabilité» lié notamment au fait d’avoir échappé aux deux guerres mondiales. C’est la regrettable réussite de l’UDC que d’avoir su imposer ces trente dernières années cette vision instrumentalisée et téléologique de l’histoire suisse.

Créé: 01.10.2019, 18h32