06.02.2019 / Article / /

Le CICR peut aider l’Irak : il faut électricité et eau potable pour que les habitants reviennent – Article de Claude Béglé qui s’est rendu sur place

Etendre le mandat du CICR pour accélérer la reconstruction de l’Irak

Aider l’Irak devrait être une priorité de la communauté internationale. C’est une de celles du CICR. Ce pays concentre tous les effets dévastateurs des «protracted crisis» qui mêlent insécurité, risque sanitaire, économie en berne et impuissance politique. Face à ces crises qui durent parfois des années, comment rentrer chez soi pour reconstruire sa vie, son village, son pays ? Ces nouvelles crises exigent de nouvelles réponses. J’ai pu me rendre en Irak aux côtés du CICR : l’extension du mandat de cette organisation remarquable et le recours au secteur privé pourraient faire partie de la solution.

L’Irak a connu l’enfer : guerre avec l’Iran qui a fait un million de morts (1980-88), agression du Koweït (1990), intervention américaine (2003), califat de l’Etat islamique a proclamé à Mossoul (2014-17).

Depuis, le pays vit avec deux millions de déplacés internes, dont 500 000 parqués dans des camps ; une prolifération de forces armées diverses (troupes régulières, milices autoproclamées kurdes ou chiites, cellules dormantes de Daech) ; une prise en charge médicale insuffisante ; un climat de suspicion entre les trois communautés Chiites, Kurdes et Arabes sunnites (ces derniers s’étant souvent rapprochés de Daech après la chute de Saddam Hussein) ; un pouvoir politique balloté entre des intérêts locaux contradictoires avec en coulisse les USA sur le départ et l’Iran qui gagne en influence. Ce chaos dure depuis 6 ans et pourrait s’embraser à nouveau.

Le CICR est une des rares organisations internationales à être sur place depuis le début des hostilités. Une centaine de délégués et mille collaborateurs irakiens apportent une aide d’urgence aux personnes déplacées (tentes, nourriture, soins), aux détenus, aux familles (recherche des disparus). Ces équipes promeuvent aussi les Conventions de Genève auprès des groupes armés (leurs devoirs entre eux et vis-à-vis des civils), des juges et procureurs, des autorités religieuses et politiques. En contact avec tous ces acteurs, le CICR est un interlocuteur impartial et discret, un facilitateur efficace, c’est ce qui fait sa force.

Le CICR vise aussi à rendre aux habitants leur autonomie. Il aide les éleveurs, agriculteurs, commerçants, artisans: formations, semences, irrigation, don pour démarrer un business, prêt pour reconstruire sa maison. Cela relance l’économie locale. Il favorise la «remise sur pied» des individus : fabrication locale de prothèses, soutien psychologique contre les traumatismes invalidants.

En phase post-conflit, la remise à jour des infrastructures est déterminante. Sans eau, il n’y aura pas de retour des habitants dans leurs village ni d’agriculture prospère. Et sans électricité, le pompage de l’eau des fleuves est impossible. Face à l’urgence et fort de sa connaissance du terrain, le CICR a initié plusieurs projets dont la reconstruction d’une station de pompage sur l’Euphrate qui desservira 5000 personnes ; la réparation d’une station d’épuration de Mossoul dont bénéficieront 2 millions d’habitants ; l’audit des conduites d’eau sous les décombres préalable indispensable à de prochains travaux. La gestion technique et financière de ces projets (recherche de fonds, danger de corruption) est toutefois un vrai défi pour le CICR.

D’aucuns diront que ces tâches relèvent des États, des agences de développement ou de la Banque mondiale. Mais tant que l’eau manquera, les personnes déplacées ne rentreront pas chez elle. L’urgence est donc d’agir.

Etendre le mandat du CICR à des projets infrastructurels permettrait aux populations de rebâtir leur vie. Grâce à sa connaissance du terrain, le CICR est bien placé pour identifier les besoins, accorder les acteurs locaux et démarrer rapidement des projets qui seraient ensuite transmis aux organismes dédiés. Les conditions d’une telle extension seraient à définir.

La remise en état des infrastructures requiert aussi des moyens : une expertise technique et de l’argent. L’aide publique et les dons ne suffisent plus. Il faut envisager d’inclure le secteur privé, en couvrant par exemple les risques pesant sur des investissements dans ces régions (destruction, expropriation) par des assurances dont les primes seraient financées sur fonds publics. Les possibilités offertes par la blended finance sont également à creuser. Bien sûr, un cadre clair définirait les conditions d’intervention des entreprises. Là encore, le CICR pourrait y contribuer.

Notre monde en mutation génère sans cesse de nouveaux défis. Nous devons être réactifs et créatifs si nous voulons y répondre de manière adéquate et garder une certaine maîtrise.

Claude Béglé, Conseiller national PDC

Article publié dans Le Temps du 5 Février 2019