18.09.2019 / Article / /

« La Suisse doit renouveler son discours sur l’Europe » dit notre député Axel Marion dans un article du TEMPS.

OPINION. Il est de la responsabilité du Conseil fédéral et des partis gouvernementaux (excepté l’UDC) de retrouver le sens d’un discours européen honnête et engagé, dans l’intérêt vital du pays, écrit le président du Nomes Vaud, Axel Marion.

La question européenne en Suisse est un cas particulier, et le psychodrame autour de l’accord institutionnel en fournit la démonstration patente. Là où le gouvernement devrait jouer son rôle, c’est-à-dire montrer un cap et prendre des décisions en conséquence, il se réfugie dans le scepticisme et le mutisme. Les partis dits «euroréalistes» font tout pour ne pas se montrer favorables à l’accord: après avoir crié initialement «non mais», ils disent maintenant à petite voix «oui mais» en veillant à ne pas trop accélérer le pas – élections obligent! Quant aux mouvements favorables à l’accord institutionnel, essentiellement les milieux économiques et «pro-ouverture», la grande majorité d’entre eux claironnent que cet outil doit constituer l’avancée ultime de la Suisse vers l’Europe.

Dans ce contexte de surenchère dans le discours eurosceptique, l’idée d’une adhésion à l’Union européenne devient évidemment hérétique. Que plus de 85% des citoyens s’y disent opposés ne surprend donc pas. Plus grave, l’ancien conseiller fédéral Joseph Deiss, qui s’est exprimé dans ce sens, a reçu des menaces de mort. Cela démontre le climat extrêmement nocif qui s’est installé en Suisse autour de cette question. Qui attaquerait pareillement un politicien concernant la 11e révision de l’AVS ou de la réforme du système de santé?

L’émotion l’emporte sur la raison

Le fait est que la relation de la Suisse à l’Union européenne est devenue un sujet où l’émotionnel a pris le dessus sur le rationnel, ce qui ne manque pas de surprendre dans un pays qui fait du pragmatisme politique sa profession de foi. On peut être surpris, par exemple, que l’adhésion de la Suisse à l’UE ne fasse pas l’objet d’une analyse structurée du pour et du contre, comme on le ferait de n’importe quel autre dossier. C’est d’autant plus spectaculaire que l’on traite ici d’un sujet majeur, peut-être le plus important qui puisse exister pour notre pays. Le système suisse aurait-il l’incapacité de traiter rationnellement les thèmes politiques «too big to fail»?

Il existe bien sûr plusieurs raisons à cette situation. L’explication la plus fréquemment utilisée consiste à dire que l’Union ne fonctionne pas, qu’elle est antidémocratique, bureaucratique, anti-écologique, antisociale, etc. Quel que soit le degré de véracité de ces affirmations – un examen à tête reposée montre assez vite que ces critiques sont largement exagérées voire fausses –, on peut supposer qu’elles servent surtout d’excuses à une hostilité plus profonde.

La Suisse, construite historiquement contre l’emprise des Habsbourg et épargnée par les grandes guerres européennes depuis le XVIe siècle, a développé un sentiment d’immunité qui ne la pousse pas à participer à un système de sécurité et de coopération à l’échelle du continent. A cela s’ajoute que le succès des accords bilatéraux a permis à la Suisse d’avoir en quelque sorte «le beurre et l’argent du beurre», soit les avantages de l’intégration sans les responsabilités collectives qui en découlent. La préservation symbolique de notre «indépendance» a été obtenue au prix de l’abandon de notre droit de codécision aux règles européennes, élément qui curieusement n’a suscité presque aucun débat dans le pays de la démocratie directe.

Tour de force de l’UDC

En résumé, la Suisse peut aujourd’hui profiter de l’Europe sans devoir se sentir européenne, ce qui a un impact majeur sur la construction du discours politique sur ce sujet. Le principal tour de force de l’UDC est d’avoir réussi à réactiver, dans la foulée de l’échec de l’EEE le 6 décembre 1992, ces pulsions de fermeture et d’autosatisfaction qui sommeillaient dans l’inconscient collectif. Après avoir correctement résisté au début, les principales formations politiques ont également fini par abandonner un narratif favorable à l’Europe, ce qui a contribué au délitement de l’idée européenne en Suisse.

Notre pays se trouve maintenant confronté à un défi majeur, similaire à celui du Brexit: un échec de l’accord institutionnel aurait des conséquences dramatiques pour la Suisse. Or comme au Royaume-Uni, la vraie bataille se joue non pas vraiment dans les éléments concrets de l’accord, mais dans la capacité des Suisses à accepter leur destin commun avec l’Europe.

Pour franchir cette étape, il faudrait que l’Union européenne ne soit plus présentée au mieux comme un mal nécessaire, au pire comme un agresseur, mais comme un acteur bénéfique pour l’équilibre continental avec lequel il convient de faire preuve de pragmatisme. Or ce qui devrait relever d’une posture helvétique des plus évidentes est devenu une profession de foi portée par des ultra-minoritaires. Quel suprême paradoxe! Il est aujourd’hui de la responsabilité du Conseil fédéral et des partis gouvernementaux (excepté bien sûr l’UDC dont on ne peut rien espérer sur ce sujet) de parvenir à opérer cette mutation et à retrouver le sens d’un discours européen honnête et engagé, dans l’intérêt vital du pays.

Axel Marion, député PDC Vaud

Le Temps, 28 août 2019