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Publier: 14.01.2009

Le christianisme au défi de la démocratie


Jacques Neirynck
Professeur honoraire EPFL
Conseiller national
Les absolutismes antiques fondés sur la religion d'Etat

 
Le christianisme est né à une époque où la démocratie, au sens où nous l'entendons, n'existait pas et n'avait d'ailleurs jamais existé. La démocratie athénienne, si souvent mentionnée dans les manuels d'histoire, n'intéressait qu'un fraction minoritaire de la population, 40 000 habitants sur 250 000,  qui seule jouissait de la totalité des droits civils et politiques tandis que les esclaves et aussi les métèques, libres mais non citoyens, en étaient écartés, de même que les femmes bien évidemment. Il s'agit d'une oligarchie.
L'empire romain au premier siècle constituait une dérive monarchique de l'ancienne république romaine. Cependant, même celle-ci ne fut en rien une démocratie de type moderne. La citoyenneté y était aussi réservée à une couche de la population, qui seule jouissait de la totalité des droits politiques, tandis que la classe des esclaves était réduite à un statut de bêtes de somme, sans aucun droit.  Le principe fondamental du régime romain était confondant pour un esprit moderne : « tous les hommes sont inégaux ». Au sommet l'empereur et sa famille, puis les sénateurs, les chevaliers, les citoyens, les hommes libres et enfin les esclaves. C'était une société de castes. Le concept de droits de l'homme dans ce contexte était tout simplement inimaginable. La liberté et l'égalité ne furent pas des idéaux philosophiques systématiquement prônés.
Par ailleurs, les dirigeants romains étaient entièrement immergés dans une religion d'Etat, qui se limitait à un animisme primaire et que les élites ne prenaient pas très au sérieux, tout en se conformant superstitieusement à des rites maniaques. A partir d'Auguste, la famille impériale se livra au jeu débile qui consistait à se faire diviniser selon une coutume orientale, pour fortifier un empire branlant. Mais que valent les décisions d'un personnage qui se croit divin ou qui feint de le croire, et qui va chercher son inspiration du moment dans les entrailles des victimes de l'autel ?
Les persécutions subies par les chrétiens durant les trois premiers siècles n'avaient pas une signification religieuse, au sens que nous attachons aujourd'hui à cet adjectif. Les Romains étaient tolérants au point d'admettre dans leur panthéon une pléiade de divinités d'origine étrangère. Le Dieu des chrétiens aurait pu y trouver sa place, pourvu qu'il ne constitue pas pour ses fidèles le seul Dieu, excluant les divinités protectrices de l'Empire, auxquelles il fallait sacrifier pour témoigner de son adhésion au régime politique. Les chrétiens étaient des athées qui menaçaient les institutions, car ils plaçaient la loi d'un Dieu transcendant au dessus de la religion d'Etat. Celle-ci est un moyen au service de la politique.
En 249, l'empereur Dèce promulgue une loi pour conforter l'unité de tous les habitants de l'empire autour de l'empereur et des dieux de Rome. En effet, l'empire affronte des menaces croissantes sur les frontières. Aussi, il n'est pas étonnant que Dèce veuille éliminer les religions qui s'opposent au culte officiel. Le christianisme est considéré comme une rupture de la paix des dieux (pax deorum), qui est garante de l'ordre universel et du pouvoir romain. Le refus de sacrifier constitue une offense directe à l'empereur, qui n'est plus tolérable  en période de crise. Dèce ordonne ainsi à tous les sujets de l'empire d'offrir un sacrifice solennel aux dieux. La singularité de cet édit réside dans son caractère obligatoire et universel. Des commissions sont chargées de contrôler l'exécution des sacrifices par les habitants et de distribuer des certificats, que l'on pourrait désigner comme des diplômes de civisme plutôt que des attestations d'adhésion à une religion.
Quelques décennies plus tard, l'édit de Milan, promulgué par Constantin en avril 313, dispose que chacun peut « adorer à sa manière la divinité qui se trouve dans le ciel » ; il accorde la liberté de culte à toutes les religions et permet aux chrétiens de ne plus devoir vénérer l'empereur comme un dieu. Ceci ne veut pas dire pour autant que le Dieu des chrétiens reçoive une reconnaissance exclusive. Mais suite à sa conversion d'inspiration politique, Constantin renonce au caractère prétendument divin de l'empereur mais il ne sera cependant baptisé que sur son lit de mort en 337 : ce ne fut donc pas un empereur chrétien comme on le présente. Il soutient néanmoins qu'il a été investi par le Dieu des chrétiens pour gouverner l'Empire. Une monnaie de l'époque montre une main sortant du ciel et lui tendant une couronne. Ce n'est pas un conversion radical de régime, c'est une mutation de mythologie pour la religion d'Etat .
La conversion de Constantin est à l'origine des monarchies de droit divin qui se prolongèrent jusqu'au début du XXe siècle avec les empires d'Autriche-Hongrie et de Russie : le souverain tire sa légitimité non pas d'un mandat de la nation mais d'une élection divine. Constantin prétend qu'il est le représentant de Dieu sur la terre. En son intelligence se reflète l'intelligence suprême.[] Constantin affirme : « la providence divine agit de concert avec moi »[]. En tant que représentant de Dieu sur Terre, ses décrets sont sacralisées et même  les décisions religieuses relèvent de son autorité. Constantin affirme avoir bénéficié une vision du Christ comme s'il était un apôtre et il agit comme un évêque lors du Concile de Nicée, convoqué et présidé par lui-même, qui n'était même pas baptisé[].
Le Symbole de Nicée résume les principaux articles de la foi chrétienne dans le but de constituer une norme qui permet d'écarter les hérésies, non seulement pour des raisons d'orthodoxie religieuse mais aussi et surtout à cause des dissidences politiques qui pourraient s'appuyer sur une autre religion. La plupart des 300 évêques présents signent un accord comportant le credo encore en usage aujourd'hui dans la plupart des Églises. Constantin applique les décisions du concile de Nicée en faisant chasser de leurs sièges les évêques récalcitrants.  
Dans cette conception, il n'y a bien évidemment pas la moindre place pour la démocratie. L'empire soutient une foi religieuse qui le soutient à son tour. Dans cette idéologie, l'empereur est l'image de fils de Dieu, maître de l'univers. L'unification politique repose sur l'unification religieuse. Il n'y a pas d'intérêt pour la liberté de conscience.[
En effet l'année 380, l'empereur Théodose alla un pas plus loin quand il publia l'édit de Thessalonique selon lequel : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l'apôtre Pierre, c'est-à-dire la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Le christianisme devenait religion d'État. Théodose réprima la liberté des mœurs qui avait prévalu dans le monde antique, et publia une loi qui punissait de mort les homosexuels. En 391, probablement sous l'influence de l'évêque Ambroise de Milan, il supprima les dernières manifestations officielles  du paganisme  dans l'Empire. L'empereur cessa alors de porter le titre de pontifex maximus (souverain pontife) du culte romain. Cette appellation sera donné de nouveau à l'évêque de Rome, le pape, qui porte encore aujourd'hui un titre hérité des empereurs païens.
Les suites de ce dernier édit furent catastrophiques pour les tenants de l'ancienne religion romaine et pour la culture gréco-romaine. Les rôles sont drastiquement renversés : ce sont maintenant les païens qui sont interdits et exterminés. Toutes les manifestations jugées païennes sont progressivement interdites. En 415, une émeute fomentée par des moines, à Alexandrie, et tacitement encouragée par l'évêque Cyrille, aboutit au martyre d'Hypatie, responsable païenne de la Bibliothèque. C'est à la fois la fin apparente du paganisme et son secret triomphe.
Le christianisme s'installe dans le malentendu radical du césaropapisme, où l'empereur et le pape ont partie liée. Le pouvoir est toujours de nature religieuse : il n'émane pas du peuple mais de Dieu lui-même. Etrange destin d'une religion qui s'inspirait prétendument de Jésus de Nazareth condamné à mort et crucifié au nom du droit romain. Son nom servait maintenant à prolonger l'agonie d'un ordre politique autocratique, injuste, cruel, violent, impérialiste. Fondé jadis sur des superstitions, il pervertit la nature du christianisme qui adopta rites, vocabulaires et organisations de la religion d'Etat qu'il remplaçait.
Le paradoxe fondateur de la démocratie chrétienne
 
Il faut partir du plus étonnant des préceptes de l'Evangile, cette parole de Jésus, selon laquelle il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César.
 
Formule stupéfiante à l'époque parce qu'elle s'inscrivait à rebours de la coutume : on ne concevait pas de pouvoir, qui ne soit sacralisé par une religion d'Etat. Déjà cinq siècles plus tôt, dans une anticipation étonnante du christianisme, Antigone s'était dressée contre la loi de Thèbes en donnant sa vie pour obéir à une loi non écrite, dont l'exigence est absolue. Tel est le point d'accrochage entre Dieu et César, lorsque le second revendique un pouvoir absolu, sans contrôle de la conscience individuelle.
 
Cette formule est exigeante parce qu'elle demande de servir deux maîtres à la fois en discernant bien ce que l'on doit à l'un et à l'autre, sans confondre les genres, mais sans en exclure un par souci de simplification : elle ouvre la porte à la réflexion qui fait l'objet du présent texte : qu'est-ce qui est à Dieu, qu'est ce qui est à César ? Quelle est la zone grise où il faut bien prendre des décisions politiques, tout en sachant qu'elles ne sont pas neutres en matière de foi ? Qu'est-ce qui doit primer dans ce cas ?  Une certaine conception de la charia résout ce problème de façon tranchante pour les musulmans : il n'y d'autre loi que celle du Coran. Pour les chrétiens, c'est plus compliqué, plus difficile et plus intéressant.
 
Le chrétien en politique est un personnage à deux faces : il se dévouera à fond pour la cité, sauf dans certaines circonstances où il se mettra en congé de l'Etat. Un exemple est celui du roi Baudouin de Belgique qui fut un prince remarquable, totalement dévoué à son pays, exemplaire par sa vie et par sa dignité. Lorsqu'une loi autorisant l'avortement fut présentée à sa signature, il refusa et abdiqua sa fonction durant une journée, au risque de déclencher une crise politique majeure, voire l'abolition de la monarchie.
 
Un chrétien engagé ne peut tout simplement pas collaborer à une politique qui contredit gravement sa foi. La racine fondamentale de la foi chrétienne est la confession en un Dieu unique. Le conflit surgit lorsqu'une politique sert une idole, qui est parfois bien dérisoire, grossière, évidente, mais parfois aussi insidieuse, séduisante, prestigieuse.
 
Le basculement des perspectives au Siècle des Lumières
 
Du quatrième au dix huitième siècle, à partir des décrets de Constantin et de Théodose jusqu'à la déclaration d'indépendance des Etats-Unis, le christianisme fut ravalé au rang de religion d'Etat : il convenait que tous les habitants d'un territoire adhèrent à la même confession, tiennent pour assurés de prétendus dogmes et se conforment aux rites en vigueur : la sanction des dissidents était le bûcher. Il faut tout rendre à Dieu, qui transmet tout à César. Jésus de Nazareth crucifié au nom de la loi romaine en 30 est devenu la caution de tous les pouvoirs à partir de 315. Ce fut le dieu des puissants, le plus insidieux de tous les travestissements du christianisme, sa perversion radicale. Celle qui a mené aux guerres de religion des XVIe et XVIIe siècles, à la révocation de l'Edit de Nantes, à la Shoah, et aussi à la méfiance actuelle à l'égard des musulmans qui ont remplacé les juifs comme boucs émissaires.
 
Depuis le XVIIIe siècle, ce dieu des puissants a été éliminé sous l'influence des philosophes des Lumières. Les institutions religieuses, catholiques, protestantes et orthodoxes soutinrent malheureusement l'Ancien Régime, l'autocratie de droit divin, en allant jusqu'au conflit violent (révolte des Chouans) ou au martyre (les carmélites de Compiègne). La démocratie avec le suffrage universel, la liberté de la presse, l'égalité des citoyens, la laïcité de l'Etat fut considérée par les Eglises comme une abomination. A posteriori, ce conflit frontal entre la foi et la démocratie paraît incompréhensible, sauf si on conçoit que le christianisme n'avait aucune vocation à devenir religion d'Etat et que cette perversion radicale du message du Christ amena les Eglises à défendre un ordre politique dépassé, même si celui-ci fut la règle pendant quatorze siècles.
Ce conflit est aujourd'hui absolument dépassé, sauf pour quelques fractions intégristes. Le christianisme fut fondé sur la reconnaissance de l'égale dignité de tous les êtres humains quel que soit leur sexe, la couleur de leur peau, leur appartenance religieuse, leur état de santé. Selon l'apôtre Paul, les maîtres et les serviteurs, les citoyens libres et les esclaves, les hommes et les femmes sont égaux. C'est le contrepied de la règle fondamentale de l'Empire romain. Mais il fallut du temps pour que cela s'inscrive dans la réalité, rien moins que quatorze siècles.
La première déclaration des droits de l'homme est celle adoptée par la Convention de Virginie le 12 juin 1776. Elle fut copiée par Thomas Jefferson pour la déclaration des droits de l'homme contenue dans la Déclaration d'Indépendance des États-Unis le 4 juillet 1776, qui proclame aussi la séparation de l'Etat et des nombreuses Eglises des immigrants. C'est la première application du principe fondamental du christianisme. Il n'y a plus de religion d'Etat.
 L'Assemblée nationale française, déclarée constituante, décida de rédiger une déclaration des droits de l'homme  le 9 juillet 1789 et aboutit à un vote le 26 août 1789, regroupant les constituants du tiers état et de la noblesse libérale. La déclaration de 1789 servira de préambule à la première Constitution de la Révolution française, adoptée en 1791. Elle a inspiré largement la Déclaration universelle des Droits de l'Homme votée par l'ONU en 1948. On peut à la fois considérer que c'est une solennelle transcription politique de l'esprit du christianisme mais que celle-ci fut promue par des philosophes et des politiques situés parfois hors des Eglises.
Les femmes constituèrent la dernière catégorie privée du droit de vote et d'éligibilité, la dernière exception au principe d'égalité, les victimes de la dernière violation de la démocratie. Il y eut des pays pionniers : la Suède à partir de 1718, l'Etat de New Jersey en 1776, la Nouvelle-Zélande en 1893. D'autres qui traînèrent les pieds comme la Belgique en 1948, la Suisse en 1971, le Portugal en 1974. Il ne reste plus que quatre pays au monde où la démocratie n'existe pas, au sens où il n'y a aucune élection : l'Arabie Saoudite, le Vatican, Brunei et la Birmanie. D'autres comme la Chine, la Lybie et la Corée du Nord revendiquent le titre de démocratie mais ne tolèrent pas l'existence d'une opposition organisée.
Les droits de l'homme sont maintenant reconnus dans tous les pays de culture chrétienne par la loi, par la Constitution ou par des traités internationaux afin que leur respect soit assuré, si besoin est, même contre l'État. Antigone a gagné contre Créon. Dieu a gagné contre César.
 
La liste des idoles modernes
 
Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée à la reconnaissance de la démocratie comme système politique incarnant les valeurs du christianisme. A peine l'idole du dieu des puissants fut-elle abattue que surgirent une foule d'autres idoles, encore plus pernicieuses. Tout se passe comme si le paganisme constituait la posture naturelle des citoyens, tandis que la promotion des valeurs du christianisme était réservée à une petite minorité. Une fois que le pouvoir est aux mains de tous, il erre de façons certes différentes que les autocraties mais tout autant.
 
- A partir de la révolution française, la religion d'Etat est devenue la religion de l'Etat. Il n'y a plus de Dieu, il faut tout rendre à César. La religion est confinée à la sphère privée. C'est la laïcité à la française, qui prohibe par exemple tout signe religieux pour les élèves des écoles publiques (le voile, la croix, l'étoile de David), qui s'est opposé à l'insertion d'une référence au christianisme dans la Constitution européenne. Dans le pire des cas, ce choix mène à l'Etat soviétique, avec ses prophètes, ses rites, ses dogmes, ses prêtres, ses sacrifices humains. Plus qu'une religion de l'Etat, c'est l'Etat lui-même qui est divinisé. C'est une régression à la pratique de l'empire romain, avec la circonstance aggravante que l'on proclame la fin de toute transcendance.
 
- Durant le dix-neuvième siècle bourgeois, la peur du péché, réduit à la souillure sexuelle, fut inculquée jusqu'à engendrer une névrose tout à fait originale qui fit la fortune de Sigmund Freud. L'objectif réel consistait à éviter les mésalliances, à ne pas vilipender le patrimoine par des mésalliances et à protéger de la syphilis les héritiers des bonnes familles. Ce système fonctionna grâce à l'existence d'une classe de prostituées, recrutées dans les classes pauvres de la société, exploitées, méprisées et harcelées. Ce fut le dieu des puritains et des hypocrites.
 
- Le plus insi-dieux règne sur les facultés de théologie. La foi vivante y est égorgée sur l'autel de la raison, disséquée et conservée dans l'équivalent de bocaux de formol : de gros volumes rédigés en charabia et surabondamment annotés, afin que les délires du passé confortent les errements d'aujourd'hui. C'est toujours le dieu des dogmes infaillibles, du moralisme étroit, des interdictions de publier ou d'enseigner faites à des théologiens éminents.
 
 D'autres idoles, plus grossières encore, ont été érigées dans les temps modernes. Nous ne croyons plus en Mercure, ni en Vénus, ni en la pythie de Delphes. Mais nous observons des cultes équivalents.
 
- La toute-puissance du marché et de l'argent est érigée en dogme : si les exigences de la productivité entraînent licenciements et chômage, les victimes constituent autant d'offrandes sur l'autel de Mammon, qui consent à nous épargner puisque nous avons accepté de sacrifier nos frères. C'est le dieu de la performance, de la globalisation et de l'économie.
 
- L'instinct sexuel n'incite plus à l'amour mais il devient une source de profits honorables, quand il sert à vendre des publications, des spectacles, des modes, des produits quelconques avec lequel il n'a rien à voir. C'est le dieu de la permissivité qui est le symétrique du dieu puritain.
 
- Depuis une ou deux décennies, nous sommes également retourné au culte de la Nature, de la déesse-mère, dont on a même prononcé le nom : Gaïa. Tout ce que fit la Nature est bon, sauf l'homme qui viole sa mère, qui la pollue, qui la mène à sa destruction. La réintroduction du lynx et du loup en Suisse est un acte rituel par lequel nous rendons ce culte, en y sacrifiant des moutons, en nombre limité. C'est le dieu de l'écologisme.
 
- Nos contemporains feignent de ne plus croire aux astres, mais consultent religieusement l'horoscope. Les voyantes font recette. C'est le dieu de la déraison absolue, d'autant plus tentant que la science et la technique ne furent pas sans reproche. Le peuple dans sa majorité bénéficie d'un système technique qu'il ne comprend pas et qu'il redoute. Il est très difficile de gérer une société hautement technicisée où le pouvoir appartient à un corps électoral qui est superstitieux dans sa majorité.
 
Ces idoles sont tellement grossières qu'il devrait être possible de s'en détourner par le simple exercice de la raison. Ou plus exactement de relativiser ces objectifs. Il faut certes gérer l'économie et l'écologie, mais ce ne sont pas des absolus. La sexualité est une nécessité vitale pour la reproduction de l'espèce et la constitution de couples stables : elle ne doit être ni bridée, ni débridée.
 
Le christianisme en démocratie
 
Nous sortons péniblement de l'antique culte du dieu des puissants pour tomber dans un polythéisme qui ne dit pas son nom. Il faut néanmoins gouverner un peuple qui est largement imprégné des valeurs chrétiennes mais qui est aussi sollicité par cette multitudes d'idoles. La démocratie contemporaine n'est donc pas un système idéal qui résoudrait automatiquement tous les problèmes. Le peuple a le dernier mot, mais cela ne veut pas dire qu'il ait pour autant raison. Il commet des erreurs dont il doit assumer les conséquences. Le chrétien engagé en politique, obligé de prendre position, tenu de voter plutôt que de s'abstenir, est donc amené à pratiquer un équilibre difficile entre les exigences de la vie en société et les impératifs de sa foi. Il ne peut pas ériger couramment la volonté du peuple comme un absolu. Une loi votée par un parlement démocratiquement élu ne le lie pas toujours en conscience.
 
- Pour certains choix, il se trouve devant des options neutres par rapport à sa foi. Par exemple, le moratoire sur les organismes végétaux  génétiquement modifiés, la convention de non double imposition avec la Moldavie, la réforme des tribunaux fédéraux, la péréquation financière entre les cantons, le choix entre la fiscalité directe ou indirecte, le niveau des subventions au cinéma suisse, la fusion de la gendarmerie et des polices communales. Nous n'en parlerons pas davantage.
- Pour d'autres, il doit transiger au nom du moindre mal.
- Pour certains, il doit opposer un refus absolu, repousser le mal
- Enfin il arrive qu'une décision malaisée et contestée aille dans le sens de sa conviction : il doit s'engager résolument pour  le bien.
 
Le compromis n'est pas la compromission
 
Faut-il décriminaliser l'avortement, l'euthanasie, la consommation de drogue ? Pour un chrétien, il s'agit clairement du mal. Cependant, même si nous étions dans une société dont tous les membres seraient chrétiens, la répression brutale et aveugle  de ces trois délits par l'Etat peut entraîner davantage de maux que la tolérance légale entre certaines limites. A titre d'exemple, on ne peut pas accepter que des avortements clandestins se terminent par de graves accidents ou que les traitements des drogués soient privés d'efficacité par interdiction de la méthadone.
 
Cependant, nous ne vivons pas dans une société chrétienne. Nous sommes confrontés à d'autres citoyens pour lesquels certains actes ne sont pas contraires à leur morale. Pour quelques uns, entre le droit de la mère sur son corps et le droit à la vie de l'embryon, il y a un conflit qui ne doit pas s'arbitrer toujours de la même façon. On aboutit alors à la solution légale des délais, qui heurte la morale chrétienne et la simple logique : pourquoi le droit à la vie de l'embryon naîtrait-il subitement la treizième semaine ? Concrètement, les chrétiens, qui se trouvent dans un parlement, doivent-ils l'accepter, la refuser ou s'abstenir ? Ou encore l'assortir d'un entretien préliminaire afin de dissuader autant que possible la mère d'accomplir son acte ?
 
Des développements analogues peuvent être faits pour l'euthanasie, la distribution médicale de drogue ou de seringues. Il en est de même pour les prescription en matières de code de la route : les limitations de vitesse et l'abaissement de l'alcoolémie diminuent le nombre de morts. Mais jusqu'où faut-il aller ? Il n'y aurait plus de morts si tout le monde marchait à pied. Mais ce n'est pas une solution.
 
L'inconvénient de ce genre de compromis est qu'il entraîne un malentendu pour beaucoup de citoyens. Ce qui est légal devient pour eux moral. Mais un chrétien en politique ne peut pas imposer sa morale en rendant illégal ce qui la viole. Dans maintes situations, les solutions extrêmes ne sont ni réalistes, ni moralement exigibles. Par la nature de la politique, très souvent le chrétien doit accepter des compromis. Mais cela ne peut aller jusqu'à la compromission délibérée avec le mal.
 
Le refus du mal
 
Peut-on commettre sciemment une mauvaise action, en la justifiant par le bien qu'elle produira ? Question vieille comme le monde, à laquelle les moralistes répondent par la négative. Le mal infligé aux uns n'est pas compensé par le bien apporté aux autres.
 
Trois controverses récentes illustrent cette situation. Chaque fois le bénéfice annoncé occulte le prix à payer.
 
-  Dans le premier cas, le débat concernant le privilège fiscal accordé en Suisse aux étrangers riches et oisifs, le bien visible est l'afflux de riches étrangers. Même si le taux de leur imposition est ridiculement faible, du fait de leur niveau de vie ils apportent une contribution appréciable aux finances publiques et au commerce local. Sans ce privilège, ils s'en iraient ailleurs - dit-on - et l'on perdrait tout.
 
Mais le mal caché réside dans le sentiment d'injustice éprouvé par les autres contribuables. Ils sont écrasés d'impôts pour trois raisons paradoxales : parce qu'ils sont suisses, qu'ils travaillent et qu'ils ne sont pas riches. On ne peut mieux faire pour décourager et irriter le citoyen ordinaire, que l'on incite à voter pour les extrêmes,  la droite xénophobe et la gauche populiste. Et à tricher dès qu'il le pourra. Si les étrangers ne sont en Suisse que dans l'intention de tricher avec le fisc de leur pays, nous n'avons pas à en devenir complices parce que cela nous rapporte de l'argent. Une conscience n'est pas à acheter. Même cher.
 
- Dans le second cas, la contestation des Tactilos de la Loterie Romande dans les bistrots, le bien visible est la manne distribuée à la culture romande sans laquelle des théâtres fermeraient et des concerts ne seraient pas joués. Le revenu brut de la Loterie Romande - c'est-à-dire les pertes des joueurs - a été de 363 millions en 2005, dont 99 provenant du seul Tactilo. Une fois les frais déduits, 182 millions ont été distribués à des organisations caritatives, sportives et culturelles. C'est un apport considérable par rapport au soutien des pouvoirs publics. Ainsi s'établit l'équation : sans Tactilo, moins d'activités d'intérêt public.
 
Mais c'est oublier le mal, bien caché. Cet argent ne tombe pas du ciel. Il provient de gens modestes qui fréquentent les bistrots, qui sont souvent aux abois et qui s'imaginent que la chance, cela existe. Ce sont des chômeurs, des retraités limités à l'AVS ou des assistés par l'AI. Ils ne savent pas, faute d'instruction ou de lucidité, que plus on joue, plus on perd. En un mot, la culture, destinée aux gens aisés et instruits, est financée par ceux qui sont pauvres et ignorant. C'est un grave déni de justice sociale.
 
- Dans le troisième cas, Morges s'est mobilisée du 17 au 19 novembre 2006 pour organiser une foire du sexe. Municipalité, Office du Tourisme, police furent d'accord pour que Extasia s'installe dans les halles des CFF, une entreprise largement subsidiée par la Confédération, qui assura flegmatiquement la prélocation des billets et offrit des réductions de parcours. Personne n'y vit la moindre objection, même pas quand il fut question de tourner en public un film pornographique, avec des figurants recrutés dans la population locale.
 
Cette manifestation comblait un creux entre les vacances d'été et la saison des fêtes, puisque Halloween vient de faire un flop. Une centaine de réservation dans les hôtels suffirent à apaiser les doutes ou les scrupules. Comme il fallait tout de même donner bonne conscience, le syndic a déclaré qu'une foire du sexe vaut mieux que, des déprédations et des incivilités. Le « Journal de Morges » a renchéri en considérant que la pornographie est un antidote à la violence urbaine. Epuisé par leur activité génitale, les jeunes voyous ne trouveraient plus l'énergie d'incendier les voiture. On est ici au niveau du sophisme de bas étage.
 
Le syndic est engagé personnellement dans la défense des plus faibles en prenant parti pour les sans papiers. En cela, il est cohérent avec la vocation  humaniste affichée par la gauche, qui lutte contre l'exploitation économique et le racisme. Mais en acceptant que des artistes du sexe s'exhibent en public pour de l'argent, il nie cet humanisme. Combien de prostituées viennent d'Europe de l'Est, avec un prétendu emploi de danseuse de cabaret, poussées par la nécessité économique ? Un film pornographique n'est rien d'autre que de la prostitution en public avec une caméra : ce n'est pas une circonstance atténuante, mais aggravante. Les organisateurs gagnent de l'argent en vendant du sexe comme si c'était une marchandise, en exhibant des êtres humains comme si c'étaient des animaux de foire. C'est le mal à l'état chimiquement pur.
 
La difficile pratique du  bien
 
En démocratie, un chrétien ne doit pas seulement refuser le mal, il doit aussi viser le bien qui se résume dans la règle fondamentale de l'amour du prochain. Le prochain est tout le monde, pas seulement les proches, ceux de la famille, du village, du pays. C'est tout le monde : donc aussi les étrangers. Pas seulement les chrétiens, mais aussi les juifs et les musulmans.
 
Une fraction importante du peuple  romand se révolte contre l'application de la loi qui veut que des réfugiés soient expulsés du territoire. Peu importe leur statut juridique. Ce qui est décisif, c'est qu'ils aient fui la persécution ou la misère et qu'ils aient trouvé parmi nous la paix et le bien-être. Au fil des années, ils ont appris la langue, gagnent leur vie, paient leurs impôts, se sont mariés, ont eu des enfants, les ont mis à l'école. Au nom de quoi les rejeter ? De la pureté du sang ?
 
Plusieurs centaines sont répertoriés comme candidats au retour, menacés de prise de corps par la police, placés dans l'incertitude depuis des années et pour des mois encore. Ce problème est vaudois dans la mesure où le Conseil d'Etat s'est enferré dans ses maladresses. Ailleurs, il a été réglé dans la discrétion, le non-dit ou l'hypocrisie.
 
Et donc le peuple de ce canton et ses notables n'entendent pas appliquer la loi. Des syndics refusent de donner des ordres à la police. Les Eglises unanimes donnent asile aux étrangers persécutés. C'est, sinon de l'anarchie, du moins un dysfonctionnement des institutions. Peut-on obéir à la loi fédérale ou bien est-on obligé en conscience de ne pas le faire ? Quand et comment ?
 
Il y eut des précédents. Les citoyens qui aidèrent des juifs à se cacher durant la seconde guerre ont désobéi à la loi et obéi à leur conscience. On a fini par les réhabiliter de mauvaise grâce, après leur mort. Mais on a reconnu ainsi que la loi, même dans le plus démocratique des pays, n'est jamais un absolu. Le droit ne coïncide pas avec la morale. Certaines lois peuvent être immorales et certaines obligations morales peuvent être illégales. Cette attitude se retrouve parmi les peuples les plus primitifs. Les Esquimaux et les Bédouins savent ce que signifie le devoir d'hospitalité : une assurance sur la vie pour tout être humain qui risque toujours de se retrouver dans des conditions où il doit y faire appel. Des Suisses ont bénéficié de cette hospitalité suite au tsunami.
 
Nous savons, au plus profond de nous-mêmes, que même en démocratie la loi est double : d'une part le garant indispensable de la cohésion nationale et d'autre part l'objet d'une révision perpétuelle au tribunal de notre conscience. Nous devons obéir en conscience aux lois écrites, sauf lorsqu'elles entrent en contradiction avec des lois non écrites sur le papier, imprescriptibles et universelles. La loi écrite n'est qu'une approximation sommaire et provisoire des droits fondamentaux que garantissent les premiers articles de la Constitution.
 
Parmi ces droits, le plus important est le droit à la vie, qui signifie un minimum en nourriture, en logement, en soins. Ce droit n'est pas restreint à une catégorie de privilégiés par la fortune, l'éducation ou le passeport. C'est le droit de tout être humain.
 
Les Eglises protestantes et catholique se sont engagées à fond dans cette affaire, parce que le christianisme, comme le judaïsme et l'islam, a sacralisé ce droit fondamental et l'a appliqué à tous les hommes. Si un soir de tempête, dans l'obscurité et le froid, un inconnu égaré frappe à la porte d'un chalet, celle-ci s'ouvrira pour lui. Il sera réchauffé, nourri et logé, sans lui demander son identité. Ceux qui refuseraient cette hospitalité se rendraient coupables, non seulement d'un délit, mais d'une faute morale grave. Selon la parole de l'évangile, c'est Dieu lui-même qu'ils rejetteraient dans les ténèbres extérieures. « J'étais l'étranger et tu m'as accueilli. »
 
Tous les réfugiés ne sont pas dans cette situation d'urgence évidente, mais ils font appel au même devoir d'hospitalité. Nous ne les renverrions pas à une mort certaine comme les juifs d'antan, mais sûrement vers la misère et l'insécurité. Sommes-nous tenu par un devoir d'hospitalité ? Oui, mais jusqu'où ?
 
Une norme simple d'application compliquée
 
Le chrétien en politique peut être amené à devenir intransigeant sur certains dossiers qui sont clairement dans la zone du bien ou du mal. Et alors, il ne peut pas hésiter. Il doit s'engager à fond pour ou contre et surtout expliquer la raison de son attitude.
 
Mais il n'a pas toujours cette chance. Il sera souvent dans le doute. Le bien et le mal sont intrinsèquement mélangés. C'est une opération délicate de les départager et de se situer. Cela signifie un travail assidu pour comprendre la nature du problème. Mais aussi une réflexion spirituelle qui ne se résume ni à une illumination subite, ni à la culture des préjugés et des traditions, ni à la citation massue tirée de la Bible. Il faut revenir à l'essentiel, c'est-à-dire répondre clairement à deux questions :
- est-ce que je sacrifie ou non le Dieu unique à une idole quelconque ?
- est-ce que j'obéis ou non à la loi fondamentale de la charité à l'égard du prochain.
Tout le reste est littérature et langue de bois.
 

 
 


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