Dès que je débarquai à Lausanne en 1972, je conçus le projet de devenir Suisse. Il s'agissait d'un très vieux rêve, datant en fait de 1943 : petit garçon dans Bruxelles occupé par les nazis, j'avais réussi, en collant mon oreille au poste de TSF, à percevoir une voix lointaine, qui venait de Sottens, selon les indications du cadran. Cette voix disait la vérité, à rebours des mensonges de la radio bruxelloise contrôlée par la propagande ennemie et des demi-vérités de la radio de Londres distillant la propagande opposée. Devenir Suisse fut donc un rêve lointain qui devint la réalité d'aujourd'hui. Mais non sans peine, comme tous les rêves d'enfance qui s'incarnent.
A mon arrivée en 1972, j'appris qu'il me faudrait douze années de résidence avant d'oser prétendre à une naturalisation, dont rien ne garantissait qu'elle serait accordée. J'attendis donc 1984 pour introduire une première demande, qui concernait la famille, père, mère et enfant..
A l'époque, il était obligatoire de renoncer à son passeport antérieur au moment où l'on recevait celui que je convoitais, tant il avait une belle couverture rouge frappée d'une croix blanche. Jadis, dans les meilleurs couvents, la jeune nonne coupait sa chevelure au moment de prononcer ses vœux. On entrait en Suisse comme on entre en religion par un dépouillement total.
Comme je ne tenais pas à demeurer belge, cela ne me posait aucun problème. En revanche, mon épouse, Française de naissance, souhaitait légitimement le demeurer. Elle excipa d'une bonne raison : son père avait fait carrière dans la Marine nationale ; une fille d'officier ne brade pas la nationalité qu'elle a héritée. Pour jouir de cette faveur, il fallait qu'elle obtienne une dérogation du Département Fédéral de Justice et de Police à Berne, qui la refusa sans expliquer ses raisons. Une administration qui serait tenu de se justifier ne serait plus une administration.
Il ne me restait plus qu'à me naturaliser tout seul, ridiculement dans mon coin. Je m'y résignai en 1986 en introduisant une seconde demande. Le canton de Vaud objecta. Pas question de naturaliser un homme sans son épouse.
Je consultai la loi fédérale qui disposait en son article 32 que "La femme mariée ne peut être naturalisée sans son mari". La règle symétrique n'était pas énoncée pour les mâles. Cependant le Canton interprétait la loi sur un mode subtil. Une charmante fonctionnaire m'expliqua :
- Puisqu'une femme ne peut être naturalisée qu'avec son mari, naturaliser celui-ci tout seul reviendrait à priver l'épouse d'un droit.
Donc le Canton ne naturalisait que les couples entiers, pas en pièces détachées. Je lui demandai, si c'était là un avis de droit.
- Non, dit-elle. C'est une interprétation vaudoise de la loi qui ne tiendra probablement pas la route devant le Tribunal Fédéral. Mais un éventuel procès prendra tellement de temps et coûtera tellement cher, que vous vous découragerez. Et si vous persistiez et que le Tribunal vous donne raison, le canton vous donnera tort en refusant définitivement de vous naturaliser.
- Enfin, dis-je, faisons litière de ces arguties, allons au cœur du problème, pourquoi le Canton où je vis ne veut-il pas de moi? Quelle est la véritable raison?
- C'est toujours la même raison, mon cher monsieur, dit-elle. Votre famille n'est pas adaptée aux mœurs du pays. Votre femme refuse de renoncer à sa nationalité française alors que cela vous permettrait de devenir suisse. Une femme vaudoise jamais ne discute une décision de son mari.
Après un quart de siècle d'attente, la loi fut enfin changée : il devenait possible de cumuler la nationalité suisse avec une autre. En 1995, dès que ce fut possible, je me précipitai à la maison communale d'Ecublens pour une troisième tentative de naturalisation de la famille. On me remit une liste de quinze documents à fournir pour constituer un dossier de naturalisation. Des documents qu'il me fallait collecter en courant d'une administration à l'autre, en commençant par la commune d'Ecublens, dont les différents services n'entendaient communiquer entre eux que par citoyen interposé, transformé en huissier et en facteur.
Ce ne fut pas une sinécure de rassembler quinze documents délivrés par quinze bureaux différents. D'autant plus que la validité des certificats de naissance n'est que de trois mois, selon toutes les administrations du monde. Elles savent ce que nous oublions tous. Elles savent que les dates de naissance n'ont que trop tendance à changer spontanément, sans que nous y prenions garde.
Je remis enfin le dossier complété au service compétent qui l'enregistra. Pour me récompenser, nous fûmes convoqués à deux reprises, mon épouse et moi, par des commissions communales qui nous posèrent des questions embarrassantes :
- Quelle fut la date de création du canton ? Combien y-a-t-il de conseillers nationaux au Parlement ?
Je répondis en simulant des hésitations convenables et en commettant quelques erreurs préméditées. On m'avait prévenu : il ne fallait surtout pas se montrer trop sûr de soi.
Mon épouse reçut les questions qui convenaient à une femme selon les conceptions cantonales :
-Quelle est la recette du papet vaudois ? Quels sont les ruisseaux qui délimitent le territoire de la commune ? Quelles sont les communes qui bordent Ecublens ?
Mon épouse fut brillante. Un peu trop. Prévenue par ses copines du choeur où elle chantait, elle avait étudié la recette du papet vaudois selon Girardet, qui laissa pantois les membres de la commission. Et comme nous recevions ce jour même à déjeuner une de ses cousines, elle avait préparé ledit papet pour la première fois. Quand on lui demanda si elle préparait souvent ce plat du terroir, elle put répondre sans mentir qu'elle l'avait cuisiné le midi même.
Elle avait aussi décelé une erreur dans le document fourni par la commune, qui oubliait de mentionner Lausanne parmi les riverains d'Ecublens. On frôla l'incident diplomatique, car certains membres de la municipalité ignoraient ce fait, que nous démontrâmes sur la carte affichée dans la salle. Je n'avais plus un poil de sec, mais finalement la commission ne nous tint pas rigueur de notre science et de sa propre ignorance. Qu'elle soit ici publiquement remerciée de sa mansuétude à l'égard de deux étrangers effrontés !
Cette épreuve réussie, le dossier fut transmis au canton. Celui-ci nous fit savoir qu'il y manquait trois pièces, sans doute égarées durant le transfert entre administrations communales et cantonales. Il nous appartenait de corriger ces erreurs commises par d'autres. Nous nous y employâmes avec la plus grande diligence car toute révolte eut été fatale.
Une fois qu'il fut en possession du dossier au grand complet, le canton nous fit savoir que celui-ci recelait un document suspect. De l'acte de notre mariage, perpétré à la commune d'Ecublens, ressortait indubitablement que j'étais, à ce moment-là, divorcé d'un premier mariage. L'étais-je vraiment ? Le canton éprouvait à ce sujet des doutes monstrueux.
J'arguais en vain qu'avant de nous marier, la commune d'Ecublens avait naturellement vérifié que nous remplissions toutes les conditions requises, en particulier que nous n'étions plus liés, l'un ou l'autre, par quelque hymen antérieur. Le canton intransigeant exigea un extrait du jugement de divorce. J'allai donc le quérir au Tribunal de district de Morges et le porter entre les mains de la fonctionnaire du canton préposée aux naturalisations. Au vu de ce document, elle fut saisie d'un scrupule supplémentaire :
- D'accord, vous avez divorcé de votre première épouse, sur ce point il n'y a plus aucun doute. Mais je n'ai pas de preuve que vous ayez été marié avant ce divorce. Il faut que vous produisiez un certificat du premier mariage.
J'essayais d'expliquer à cette fonctionnaire circonspecte qu'aucun couple au monde ne feindrait d'être marié pour éprouver la joie délectable de subir un jugement de divorce. Ce raisonnement parut subversif et je fus sommé de produire le document manquant dans les plus brefs délais, car nos dates de naissance commençaient à changer.
Je téléphonai donc à la commune de Forest en Belgique pour obtenir ce document. On me répondit qu'on ne prenait pas les commandes par téléphone. Je proposai de leur écrire. Insuffisant : la commune ne prenait pas les commandes par écrit. Que fallait-il faire ? Soit me rendre personnellement à la maison communale de Forest distante de sept cent kilomètres, soit désigner un mandataire. Pour ce faire, il suffisait d'un acte notarié ; mais la signature du notaire d'Ecublens devait être validée par l'administration cantonale vaudoise et cette validation devait être contresignée par l'ambassade de Belgique à Berne. Je fis donc le voyage jusqu'en Belgique : c'était finalement plus court et moins coûteux.
Au terme de ces quelques péripéties, après 24 années d'attente, nous devînmes Suisses le 20 mai 1996 au terme d'une cérémonie de prestation de serment tout à fait touchante.
En signant l'acte de naturalisation, je remarquai avec une joie mauvaise que le nom de ma mère, qui y figurait, comportait une faute de frappe. J'en fis l'impudente remarque à la fonctionnaire cantonale.
- Je ne vous ai pas entendu. Car si je vous avais écouté, il aurait fallu que je déchire cet acte, réputé nul, et que vous recommenciez votre procédure à partir de zéro.
Trois ans plus tard, le 7 décembre 1999, élu au Conseil national, je m'assis dans le fauteuil de président et je prononçai le discours traditionnel :
- …Un hasard, d'ordre purement biologique, fait que le doyen d'âge de cette assemblée, président provisoire de cette séance, se trouve être un Suisse naturalisé de fraîche date. Le Conseil national est donc présidé par un travailleur immigré. Ceci démontre que la Suisse n'est pas xénophobe comme le laissent entendre certains commentaires superficiels et malveillants…
J'avais appris l'indulgence, la plus suisse de toutes les vertus.