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Ces médiocres qui nous dirigent vaguement.


De: Jacques Neirynck

La déconfiture de la BCV n'est que petite houle dans la cuvette lémanique, si on la compare au raz-de-marée qui ravage la Suisse toute entière. Swissair, Sky Guide, Gothard, Expo 02, Borer, Friederich, Tornos, ABB, Ascom, AVS, LAMAL, LPP, LME. Ce ne sont que scandales, faillites, catastrophes, désaveux. L'image du Conseil Fédéral n'est plus celle du gouvernement sage d'un pays stable, mais plutôt celle d'un commando de pompiers débordés, parant au plus pressé. En une décennie, le PNB a stagné, les prélèvements des pouvoirs publics ont augmenté et la dette s'est envolée. Impossible de faire pire, même en s'efforçant. Plutôt que d'épingler le Conseil d'Etat vaudois, il vaut mieux réfléchir à cette peste généralisée : le non-gouvernement helvétique.
 
Un doute croissant saisit l'opinion publique : que valent ces gouvernants, banquiers, administrateurs, cadres, hauts fonctionnaires qui semblent uniformément frappés d'ignorance, d'incompétence et d'impuissance ? En principe, nous ne sommes plus sous l'Ancien Régime où le pouvoir se transmettait par le sang, c'est-à-dire au hasard de la biologie. En principe. Car les autorités, privées et publiques, recrutées par voie de méritocratie ou de démocratie, sont généralement faibles. Dès que l'on est amené à les fréquenter de près, cela saute aux yeux : on découvre avec consternation trop de personnalités médiocres dépassées par leurs tâches.
 
Comme dans la plupart des pays, comme dans la plupart des régimes, le pouvoir appartient en Suisse à ceux qui l'ont conquis, parfois de haute lutte, mais souvent à l'usure. Ce ne sont ni les plus intelligents, ni les plus compétents, ni les plus dévoués. Ceux qui réussissent se sont consacrés en priorité à leur carrière. Par réflexe, ils se fréquentent uniquement entre arrivistes pour nouer des alliances et combiner des tactiques subalternes. Ils n'ont pas de convictions parce qu'ils réfléchissent en terme de programmes, de manifestes et de harangues. Le temps de l'étude est sacrifié à ces parlotes mondaines, où ils doivent s'exhiber.
 
Cette analyse n'est pas originale. Selon le principe de Peter, chacun grimpe dans l'échelle sociale jusqu'à atteindre son niveau d'incompétence. Ce principe est d'application universelle. Cependant en Suisse, il souffre une exception : on  peut non seulement atteindre, mais dépasser ce niveau d'incompétence. Ailleurs cela est possible par la force. Aujourd'hui encore, combien de généraux, combien de policiers mènent glorieusement leur pays à la déroute ! Mais en Suisse, dans une démocratie directe, le pouvoir ne se conquiert pas par  l'abus de la  force. De façon paradoxale, il s'obtient par l'excès de faiblesse. Car il n'est pas très gratifiant de légiférer ou de gouverner lorsque le peuple peut défaire ce qui a été péniblement décidé ou négocié. Pour supporter cela, il faut avoir l'échine aussi souple que celle du serpent qui se déplace en rampant. La médiocrité constitue un sérieux atout.
 
Ce n'est pas la seule raison. Ce pays, muni d'un parlement non professionnel et d'un gouvernement de poche, a néanmoins réussi au-delà de toute attente. Epargné par deux guerres, il jouit d'un bien-être extraordinaire. Comme dans les familles riches de longue date, on en est venu à croire que le passé est garant de l'avenir. La gouvernance consiste donc à maintenir plutôt qu'à innover. Elle tire sa légitimité de son inertie. Le refus de l'imagination est au pouvoir. Ce programme de non-gouvernement n'attire que certains profils psychologiques : personnes de consensus, de compromis et de compromission.
 
 On va élire un nouveau conseiller ou conseillère fédérale. La question n'est pas de savoir si elle ou il a du caractère. Surtout pas. Mais plutôt quel est son sexe, sa langue, son parti, son ascendance, son domicile. Son pedigree plutôt que son projet. Cela donne un arbre avec de fortes racines, un tronc trapu, des branches tortueuses, peu de fleurs, pas de fruits. Il ne reste qu'à l'élaguer.
 

 
 


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