13.01.2018 / Article / /

Augmenter l’écolage EPFL de 500 francs alors que nous manquons d’ingénieurs? Analyses critique de Jacques Neir ynck, ancien Conseiller national

Il ressort des statistiques que notre pays a un taux de diplômés ingénieurs bas en comparaison internationale, puisqu’on n’y recense que 1,1 ingénieur pour 1000 employés. On observe des taux particulièrement élevés en Finlande et en Corée, où le rapport est supérieur à 4 pour 1000 employés. Dans les études PISA, ces deux États réalisent d’excellents scores pour les compétences en mathématiques et en sciences naturelles, ce qui souligne l’importance d’une socialisation technique précoce.

Le savoir-faire d’ingénieurs est de plus en plus recherché, dans les branches qui ne sont pas industrielles. En 1980, près de 50 % des ingénieurs travaillaient dans l’industrie. En 2000, ce taux n’est plus que de 26 %. La proportion d’ingénieurs occupés dans le secteur des services a progressé de 50 %. Cette évolution résulte de la hausse du recrutement d’ingénieurs (4700 entre 1980 et 2000) dans certaines branches telles que les banques, les assurances, l’immobilier et les conseils. Si cette tendance s’est poursuivie ces dix dernières années, il y aurait aujourd’hui moins d’un ingénieur sur quatre qui travaille encore dans l’industrie.
Le champ d’activité plus étendu des ingénieurs augmente les difficultés de recrutement rencontrées par l’industrie qui ne prétend pas offrir le même niveau de salaire que les services. Les salaires moyens vont de CHF 147 000 dans la banque, CHF 130 000 dans l’informatique pour à peine CHF 115 000 dans le secteur des machines et des métaux. On a de la peine à comprendre ces différences. Pourquoi la loi de l’offre et de la demande n’entraîne pas un relèvement des salaires les plus bas ?

Comme il y a une pénurie évidente d’ingénieur, le Conseil des Ecoles Polytechnique s’est attelé à la résoudre par une méthode paradoxale : augmenter de 500 CHF les frais d’inscription annuels. Aucun des membres de cet aéropage n’en est à 500 CHF près et il suppose qu’il en est donc de même pour les étudiants. La plupart de ces conseillers sont issus de la classe des notables qui payaient sans sourciller les études de leurs rejetons. Le résultat sera d’écarter du recrutement des étudiants provenant de familles marginales au plan du revenu et de la fortune. Ce sera sélectionner les étudiants selon la fortune de leur famille et non leur capacité propre.

Le budget actuel de l’EPFL est de 965 millions. Si l’on extrait 500 CHF de chacun des 10000 étudiants, on grappillera 5 millions de plus qui n’entraineront aucune différence significative dans la qualité de l’enseignement. En revanche, cela donnera l’envie au Conseil fédéral d’exploiter cette ressource pour se dispenser d’augmenter ultérieurement le budget des EPF.

La proposition de relever les écolages a déjà plusieurs fois été formulée pour tous les étudiants suisses, en vue de renflouer le budget des hautes écoles. Or, l’écolage ne représente qu’une part symbolique, 1 ou 2%, sauf pour Saint-Gall, Lucerne et le Tessin où il s’échelonne entre 5 et 15 %. Si l’on s’avisait de demander à un étudiant de couvrir les frais réels qu’il occasionne – comme c’est le cas dans certaines universités privées aux Etats-Unis où l’écolage peut atteindre 30 000 $ – on facturerait des montants tellement élevés qu’ils dépasseraient les possibilités de la plupart des familles et que maints candidats capables et motivés renonceraient à s’inscrire.

Pour l’instant, l’entretien de l’étudiant représente déjà le véritable coût des études pour une famille. Le revenu mensuel nécessaire pour un étudiant est estimé à 1750 francs. Le soutien familial représente la moitié du financement global des études. On trouve au deuxième rang à 40%, l’activité rémunérée exercée parallèlement aux études par 75% des étudiants. Les bourses et les prêts ne représentent que 6%.
Les étudiants au bénéfice d’une bourse ou d’un prêt peuvent être d’ailleurs totalement tributaires de ce soutien financier, qui varie selon le canton et qui se dégrade lentement. Un bachelor boursier à Zurich perçoit un montant semestriel de 3800 francs tandis qu’à Neuchâtel il ne reçoit que 1200 francs. En 2008, le montant total des bourses octroyées dans les cantons a diminué d’un quart par rapport à 1994, tandis que les effectifs d’étudiants n’arrêtaient pas de gonfler. La subvention fédérale en 1990 représentait 40% du montant global des bourses octroyées, contre seulement 9% en 2008.

La formation est un investissement collectif à long terme. Ceci impose aux pouvoirs publics d’en assumer la charge totale, sans tomber dans le travers des mesquineries vexatoires, tergiversations politiciennes, particularismes cantonaux, parcimonies fallacieuses, xénophobie rampante. En d’autres mots, un authentique ministère de l’éducation nationale (pas une succursale du ministère de l’économie) n’exploiterait-il pas plus scrupuleusement cette matière grise, dont on répète qu’elle est la seule ressource naturelle du pays?

Jacques Neirynck

Professeur honoraire EPFL
Ancien Conseiller national et député au Grand conseil vaudois PDC