15.12.2017 / Article / /

Armée suisse : comment garantir notre souveraineté et notre indépendance alors que le numérique pousse à l ’interdépendance ? Motion de Claude Béglé approuvée par le Conseil national

Nous le savons tous : la digitalisation génère des perspectives fascinantes mais aussi des risques considérables. Et il faut s’attendre à une augmentation continue des attaques cyber, aussi bien en quantité, qu’en complexité ou en dangerosité, attaques qui peuvent menacer le fonctionnement de notre pays. C’est un défi majeur pour notre Armée. Or l’Armée suisse est en retard, comme l’a montré l’attaque contre Ruag en 2016. Depuis, un Plan d’action de cyberdéfense a été lancé.

Aujourd’hui, notre armée opère activement sa transition vers le numérique. Cela implique plusieurs évolutions majeures. Comme celle du décloisonnement à l’interne. L’armée doit établir des collaborations inter-domaines qui mêlent par exemple les militaires de terrain, les data-scientistes et les ingénieurs. Et son approche doit aussi être intégrale, car il n’est plus possible d’engager des moyens terrestres ou aériens sans le cyber.

Notre armée a aussi besoin d’une solide équipe de spécialistes cyber correctement rémunérés, pour protéger et défendre ses propres infrastructures et défendre les opérateurs civils d’infrastructures critiques. Car faute de spécialistes, elle ne serait pas en mesure de gérer plusieurs crises simultanées ou d’assister efficacement un opérateur en cas d’attaque. C’est pourquoi 100 spécialistes en cyberdéfense vont renforcer l’armée d’ici à 2020. Et des soldats de milice seront formés.

Face à ce cyber risque protéiforme et global, de nouvelles collaborations sont nécessaires. Avec les acteurs civils pour protéger les opérateurs de prestations critiques, pour lancer des programmes de recherche dans les hautes écoles et au Center for Security Studies de l’EPFZ. L’Armée vient aussi de lancer une plateforme de collaboration, le CYD_Campus, qui met en lien les compétences des principaux acteurs de la cybersécurité suisses.La collaboration se développe aussi au plan international car aucun pays ne peut agir dans le cyber espace avec succès en restant isolé.

Et c’est là que l’on voit que la cyber menace dépasse le cadre traditionnel du DDPS et bouscule la vision habituelle de la souveraineté. En effet, si la Suisse veut assurer son indépendance numérique, il faudrait qu’elle développe ses propres équipements.

En Europe de l’Ouest, seule la France, avec ses avions Rafales, peut concurrencer les avions américains ou russes avec de l’électronique et des clés de chiffrement franco-françaises. Une solution alternative serait d’acheter l’avion vide et de l’équiper d’une électronique fabriquée localement. C’est ce que fait Israël, pays en état de guerre permanent, qui compte de nombreux spécialistes formés pendant leurs trois années de service militaire. Dans les deux cas, c’est un effort considérable que très peu de pays peuvent soutenir.

La Suisse a toujours choisi d’acheter ses équipements militaires haut de gamme à l’étranger. La bonne relation avec le pays fournisseur est donc un critère clé. Avec les risques de piratage et d’espionnage que comporte le numérique, c’est encore plus vrai aujourd’hui. Il doit impérativement s’agir d’un pays ami, voire d’un partenaire sur le long terme.

Or, dans ce cyber espace sans frontières et sans règles, où la technologie coûte de plus en plus cher, la survie semble passer par le partenariat. Pour faire face aux USA, la Russie et la Chine se sont rapprochées pour une coopération allant jusqu’à la préservation de leur souveraineté mutuelle. On assiste peut-être là, en mode cyber, à la résurgence de pôles antagonistes, tels qu’ils existaient durant la guerre froide. Sachant que la plupart des attaques cyber proviennent de ces deux blocs, 23 pays européens ont ratifié en novembre dernier le projet « Coopération structurée permanente » pour une défense commune au niveau européen qui inclut l’échange d’officiers cyber, d’analyses et d’algorithmes.

Ces évolutions internationales posent plusieurs questions : La souveraineté peut-elle exister pleinement dans le cyberespace ? A l’heure où l’on parle de partage des données, d’inter-opérabilité, cela implique-t-il de partager sa souveraineté ? Car si la Suisse veut accueillir des évènements internationaux importants, comme le World Economic Forum, il lui faut rester crédible.

En conclusion, je pense qu’il nous faut absolument travailler à l’avènement d’une gouvernance du cyberespace, comme je l’ai demandé dans la motion 17.3789 qui vient d’être acceptée par le Conseil fédéral. Et je pense qu’il faut tout faire pour garantir notre souveraineté et notre indépendance, même à l’ère de l’interdépendance et du numérique.

Je vous remercie pour votre attention et de votre soutien.

Claude Béglé, Conseiller national

Texte lu à la tribune de Conseil national le 13 octobre 2017