12.10.2017 / Article / /

« Pérenniser le système de pension » par Jacques Neirynck

On ne peut pas tromper tout le temps tout le monde. Le rejet de la réforme des retraites déconsidère l’approche politicienne, qui est répétitive, fragmentaire et chimérique. Il ne reste plus d’autre issue maintenant que de pérenniser les pensions en prévoyant dans la loi son adaptation automatique aux réalités mathématiques de la démographie. Ce facteur, omis dans la législation actuelle, fragilise le système.

A titre d’exemple, pour garantir la pérennité du deuxième pilier le taux de conversion calculé en fonction de la survie réelle vaudrait actuellement 4,76%, tandis que la loi le fixait à 6%. On paie ainsi les retraités, au-delà de leur dû, en partie avec l’argent des cotisants, qui seront dépourvus lorsque leur tour sera venu. C’est le système Madoff : promettre un revenu fictif, financé en réalité par les nouveaux déposants, jusqu’à l’effondrement de cette pyramide de Ponzi.

L’opacité des 44 pages du texte de loi, que personne ne pouvait lire, obscurcissait cette réalité et servait le projet politicien. Car pour espérer être acceptée, toute réforme dépend de la coalition d’une majorité des citoyens, convaincus chacun (à tort) que le nouveau système lui apportera un bonus personnel : c’est une stratégie fondée sur la coalition des égoïsmes. Comme la réforme visait à trouver de nouvelles ressources, elle impliquait forcément une majorité de perdants, qu’il n’a pas été possible d’égarer.

Les réformes successives sont entraînées par un phénomène démographique implacable, gratifiant en soi, mais déstabilisant pour le système existant, à savoir l’allongement de l’espérance de vie. A partir de 65 ans, âge de référence actuel pour la prise de pension, la survie atteint 21 ans en 2016 contre 16 ans en 1981. Sur les 25 dernières années, elle a donc augmenté de cinq ans et la charge du deuxième pilier a mathématiquement crû de 30%.

Le meilleur (ou le pire) est à venir. Pour la génération 2013, qui atteindra 100 ans au début du XXIIe siècle, les tables calculées indiquent une proportion de centenaires atteignant 20%. Dès lors la charge croîtra dans une proportion insupportable, contraignant à des réformes répétitives et tardives, qui risquent d’échouer ou de survenir trop tard.

Tôt ou tard, on sera obligé de prendre en compte dans la loi la donnée essentielle, la durée de survie à la prise de pension, à partir de laquelle les paramètres du système peuvent et doivent être calculés honnêtement. On ne peut pas plus modifier cette donnée par un vote du parlement ou du peuple qu’une votation ne pourrait changer l’heure du lever du Soleil.

En acceptant que l’âge de la retraite devienne totalement flexible, au libre choix du retraité, celui-ci engrangerait, année après année, une augmentation sensible de sa pension, si l’on s’en tient strictement au calcul actuariel. Déjà maintenant 34% des travailleurs continuent à travailler au-delà de 65 ans, malgré les obstacles, par exemple le fait que leur AVS ne croit plus mais qu’ils continuent à cotiser. En flexibilisant le système, ce mouvement serait encouragé.

A partir de la durée de survie, calculable statistiquement, on peut déduire par un simple calcul les autres paramètres d’un système pérenne. Au moment (supposé flexible) de prendre sa pension, chaque retraité aurait droit au capital accumulé dans son deuxième pilier, divisé par sa durée de survie : si c’est dix ans, le taux vaut 10%, si c’est 20, il vaut 5%. Et si un futur centenaire de la jeune génération s’obstinait à prendre sa pension dès 65 ans, le taux serait de 100/35 = 2,86%. C’est une évidence mathématique, impossible à contourner.

Si la durée du travail augmente, une autre variable entre en ligne : la survie en bonne santé. Pour les personnes au-delà de 65 ans, elle est actuellement de 12,5 ans pour les hommes et de 12,9 ans pour les femmes. L’âge de référence aurait pu être fixé à 77 ans, plutôt que d’agiter l’épouvantail de 67 ans, déjà insuffisant et néanmoins inacceptable.

Il faut démystifier l’objection selon laquelle les travailleurs seniors sont plus que d’autres frappés par le chômage. Cela provient en partie de leur coût plus élevé, qui devrait être corrigé, en diminuant les cotisations avec l’âge plutôt qu’en les accroissant comme dans le système actuel : 7 % du salaire assuré de 25 à 34 ans; 18 % de 55 à 65ans. Par ailleurs le travail des seniors n’engendre pas le chômage des jeunes, autre objection coutumière, sauf à supposer que le total des emplois soit une constante fixée une fois pour toutes par une loi de la Nature. Le maintien dans la vie active des seniors postule surtout une révision de la loi sur la formation continue, qui la confine aujourd’hui à une responsabilité de l’individu, sans prévoir aucun congé légal ou aucune participation financière de l’employeur. Dans un contexte technique en évolution rapide, cette lacune légale entraîne une dégradation inévitable de la compétence avec l’âge, d’où la difficulté de se recaser.

L’AVS est susceptible d’une même approche rationnelle, qui permettrait de renoncer à la financer par des points de TVA. Cette astuce revient à diminuer le pouvoir d’achat des retraités, c’est-à-dire à réduire subrepticement leur pension sans que cela se perçoive trop. En incitant à reculer librement l’âge de la retraite, on améliorerait le rapport entre actifs et retraités jusqu’à le stabiliser, pour assurer une AVS plus décente sans faire exploser les cotisations.

Jacques Neirynck

Professeur honoraire de l’EPFL

Ancien conseiller national

Paru dans LE TEMPS – 26 septembre 2017